L'Afrique de l'Ouest en mutation
Richard Banégas, professeur à Sciences Po, chercheur au CERI
LES GRANDES LIGNES :
- Depuis une trentaine d'années, les réformes économiques et politiques, la violence et la guerre ont bouleversé les sociétés ouest-africaines.
- L'Etat africain est le produit d'une longue histoire et les identités nationales sont fortes.
- L'intégration sociale et politique des nouvelles générations s'est grippée depuis les années 1990.
- Ce blocage permet de comprendre la chute des autoritarismes et les violences qui ont affecté divers pays.
- Des contre-pouvoirs ont émergé et une certaine forme de «culture civique» s'est enracinée dans la population.
- Musiciens, prêcheurs pentecôtistes, personnalités ayant fait fortune dans l'économie parallèle supplantent les anciennes figures de la réussite sociale.
- Après huit ans de conflit, la Côte d'Ivoire se reconstruit très vite depuis qu'Alassane Ouattara a pris les commandes du pays.
- Mais la question demeure de savoir si le président pourra s'affranchir du pouvoir des chefs de guerre, qui lui ont permis de déloger Laurent Gbagbo.
- La réconciliation du pays ne pourra se faire si la justice reste celle des vainqueurs et si les crimes commis par le camp au pouvoir restent impunis.
- La question centrale de l'identité ivoirienne n'est toujours pas réglée.
EXPOSE
L'Afrique de l'Ouest est plurielle. Il ne faut pas l'oublier quand on exprime des impressions générales sur la région. Seront examinées d'abord les transformations des modes de gouvernance en Afrique de l'Ouest depuis une vingtaine d'années pour mesurer les défis que doit affronter la sous-région, notamment en ce qui concerne l'intégration des nouvelles générations. Puis l'accent sera mis sur la situation actuelle en Côte d'Ivoire. Ce pays est en pleine reconstruction économique et politique. La récente visite à Paris du président Alassane Ouattara a montré l'intérêt des bailleurs et des entreprises pour la Côte d'Ivoire.
1. Le changement des modes de gouvernance
Depuis le début des années 1980 et plus encore depuis les années 1990, les sociétés d'Afrique de l'Ouest ont connu des mutations très profondes sur les plans économique, démographique, politique ou culturel. Cela, sous l'effet des programmes d'ajustement structurel, des réformes de libéralisation économique, des processus de démocratisation, ainsi que de la violence et de la guerre. L'organisation des pouvoirs a été bouleversée, aussi bien à l'échelle locale que nationale et régionale. Les États ont vu leurs modes de régulation se gripper, parfois se bloquer, comme en Côte d'Ivoire, leurs capacités d'intervention dans la société se transformer. Parallèlement, des mobilisations sociales de diverses natures faisaient émerger des espaces de souveraineté ou des pouvoirs alternatifs. Tout cela s'inscrit dans le contexte plus global de la mondialisation.
La reconfiguration des modes de gouvernement est très variable. Certains pays d'Afrique de l'Ouest ont réussi à négocier ce processus délicat d'adaptation aux nouvelles contraintes internationales. Ainsi, le Bénin ou le Ghana ont su mener de front une double transition, économique et politique, vers «la démocratie de marché». On pourrait aussi citer le Nigeria, le Mali ou le Sénégal, malgré les troubles actuels.
D'autres pays ont basculé dans la guerre, la violence et la criminalisation politique. On songe au Liberia, à la Sierra Leone, plus récemment à la Côte d'Ivoire. D'autres, enfin, se sont situés dans un «entre-deux de réformes en trompe-l'œil», masquant la reproduction d'un «gouvernement de l'ombre» et de pratiques de prévarication.
Cependant, et bien que dans des proportions très variables, les espaces publics, les pratiques et les cultures politiques ont été bouleversés par les réformes engagées depuis une vingtaine d'années. Elles l'ont été, notamment, par l'introduction du vote pluraliste et de la compétition politique, par l'affirmation des organisations de la société civile, par les mouvements sociaux, tel le collectif «Y'en a marre» au Sénégal. Elles l'ont été aussi par la généralisation de la violence sociale et, parfois, de la guerre.
Évolutions structurelles des sociétés politiques
Une idée reçue veut que l'État en Afrique soit un pur produit d'importation sans fondements locaux. Cet État importé aurait échoué à créer une nation, à promouvoir le développement. C'est la thèse qui sous-tend les notions d'«État faible», d'«État en faillite» ou d'«État fragile», toujours en vigueur dans les organisations internationales. Cette thèse un peu facile omet de dire qu'en Afrique de l'Ouest, l'État a une longue histoire, celle des empires et monarchies précoloniales. Elle néglige aussi le fait que ces États importés ont fait l'objet de réappropriations. On a pu parler d'indigénisation des structures politiques.
Pour comprendre les évolutions politiques en cours aujourd'hui, il faut se replacer dans cette histoire longue et sortir de l'opposition entre «dynamique du dehors et du dedans». Sur tout le continent, l'État s'est constamment forgé dans le rapport avec l'extérieur. Contrairement à certains discours hégéliens ou post-hégeliens – tel le discours de Dakar – l'Afrique n'a jamais été coupée du monde. Ce que l'on appelle aujourd'hui «the new scramble for Africa» semble redessiner les rapports du continent avec le reste du monde et les rapports de dépendance vis-à-vis des grandes entreprises, des puissances d'argent ou des puissances militaires. Or, ce nouvel investissement du continent par les puissances anciennes ou émergentes doit être interprété à l'aune de cette longue histoire des rapports d'extraversion.
De vraies identités nationales
On doit aussi observer que cet État, prétendument importé, a rarement été contesté. Les conflits qui ont eu lieu en Afrique de l'Ouest se sont déroulés au sein du cadre territorial de l'Etat-nation, à l'exception, peut-être, de l'irrédentisme ibo au Nigeria lors de la guerre du Biafra. Il ne faut pas négliger les identifications nationales. On a souvent cette idée que l'Afrique serait composée de sociétés faites d'identités primordiales ethniques, transnationales, coupées par des frontières artificielles. Or, en Afrique de l'Ouest, les identités nationales sont puissantes. Elles le sont d'autant plus qu'elles se sont forgées dans des contextes politiques exacerbant le sentiment national. On l'a vu récemment en Côte d'Ivoire.
La réappropriation de l'État, y compris par le bas, se manifeste en permanence. Et pas seulement dans les périodes d'effervescence électorale. Cela n'exclue pas que cet État fonctionne selon des canons opposés au modèle légal, rationnel. C'est souvent sur le mode du clientélisme, de la «politique du ventre» (Jean-François Bayart), que s'est opérée cette formation de l'État. Néanmoins, cela lui a fourni un enracinement autochtone.
Blocage des mécanismes de régulation sociale
En termes de régulation politique, les gouvernements ont pu compter, tout au long des années 1960-1970, sur un cours assez élevé des matières premières, en particulier agricoles. Cela leur a permis de se doter de bases sociales, par la redistribution, par des politiques publiques relativement généreuses, par exemple dans l'éducation, la santé ou dans le domaine des infrastructures. Ces politiques d'intégration, souvent très clientélistes – Achille Mbembe appelait cela «le compromis postcolonial» – ont permis d'assurer une forme de stabilité, sinon de légitimité de ces régimes, fussent-ils mono-partisans.
A partir des années 1980, du fait de la crise financière, du retournement des marchés et des conditionnalités internationales, les États d'Afrique de l'Ouest ont vu ces capacités de régulation s'éroder fortement. D'autant qu'arrivaient sur le marché de l'emploi les générations post-indépendance, désireuses de bénéficier des mêmes mesures d'intégration que leurs parents. Mais les moyens étaient devenus insuffisants pour reproduire le modèle du «compromis postcolonial». Le blocage des mécanismes de régulation permet de comprendre la chute des autoritarisme et la violence qui secouent la région depuis une vingtaine d'années. Dans la plupart des pays d'Afrique de l'Ouest, l'un des enjeux majeurs est de refonder un pacte social incluant la «génération perdue» des années d'ajustement structurel selon d'autres modalités.
Des politiques d'ajustement structurel néfastes
Les réformes engagées, à marche forcée, sous la pression des institutions financières internationales, dont l'Europe, visaient à remédier à cette crise de gouvernance. Quinze ou vingt ans après, on se rend compte qu'elles ont contribué à l'accentuer. Toutes ces mesures ont été largement «anti-politiques». Sous des atours techniques, elles niaient le politique. Elles ne permettaient donc pas de restaurer une forme de gouvernance légitime et démocratique. Elles ont accentué la perte de crédibilité des élites en place et affaibli la capacité d'intervention des États. Ces réformes imposées ont aussi contribué à la dispersion des lieux de pouvoir, à l'informalisation des administrations et des modes de gouvernement par la privatisation de certaines fonctions régaliennes, comme la fiscalité et la sécurité. Les institutions internationales faisaient le pari du privé en attendant que les administrations se réforment. Pour l'avenir politique de la sous-région, l'enjeu est de savoir comment on affermit l'État plutôt que de le privatiser ou de l'informaliser.
2. Les effets des transitions démocratiques
Il y a eu des modèles de démocratisation réussie : le Ghana, le Bénin, le Sénégal, dont un épisode de l'histoire est en train de se jouer, le Niger, qui a réussi, en 2011, à restaurer un ordre pluraliste après une transition militaire un peu «heurtée». D'autres pays sont restés rétifs au changement : le Togo, avec la succession dynastique au sein de la famille Eyadema, le Cameroun, le Burkina Faso. D'autres, enfin, ont versé dans la violence au moment du processus de démocratisation : le Liberia, la Côte d'Ivoire.
Une forme de culture civique
De manière très globale, on peut considérer que le bilan des transitions démocratiques est relativement maigre en Afrique subsaharienne en général, en Afrique de l'Ouest en particulier. La révolution sociale démocratique n'a pas eu lieu. Les anciennes élites ont souvent réussi à se maintenir, parfois par les urnes. On n' a pas vu émerger de nouvelles élites alternatives. Là où la démocratisation a eu lieu, on constate également que les pratiques politiques de prévarication, de corruption, voire de criminalisation politique, n'ont guère changé. Certains en viennent à penser que le pluralisme n'est qu' «une rente de plus de l'extraversion» destinée à séduire les bailleurs.
Mais cette impression est largement fausse. Malgré la perpétuation des structures hégémoniques à la tête des États, la configuration des espaces publics a été profondément transformée. Des contre-pouvoirs ont émergé, que l'on aurait tort de sous-estimer. L'introduction du pluralisme politique a, certes, produit de nouvelles violences ; elle a aussi transformé en profondeur les cultures politiques et les représentations populaires de la légitimité politique. Au Bénin, au Sénégal ou en Côte d'Ivoire, il y a désormais, dans l'ensemble de la population, une forme de culture civique, une culture qui prend en compte la responsabilisation des gens de pouvoir vis-à-vis des citoyens. Au Nigeria, des contre-pouvoirs très puissants ont émergé. C'est vrai aussi, dans une moindre mesure en Afrique francophone. On le voit aujourd'hui au Sénégal.
Les nouveaux chemins de l'ascension sociale
Dans ce contexte de libéralisation économique et politique, les itinéraires de l'ascension sociale se sont aussi transformés. De nouveaux acteurs réclament leur place dans la société, en particulier les jeunes. Les générations post-indépendance ont été les grandes perdantes des réformes d'ajustement structurel. Elles ont aussi vu se rompre les vecteurs de l'ascension sociale dont avaient bénéficié leurs parents. L'intégration des étudiants de l'université, cœur de la base sociale, ne s'est plus faite. Les vieilles figures de la réussite sociale étaient très liées à l'État, à la détention d'un capital scolaire, culturel. Le Sénégal passait pour «la république des lettrés». Le détour par la France était un gage d'ascension sociale. Les figures du DG (directeur général), de l'intellectuel ou du militaire se sont fortement érodées. Elles sont concurrencées, sinon remplacées, par d'autres figures de la réussite sociale, qui sont apparues dans les réseaux de l'économie informelle, voire criminelle. Les petits commerçants de l'informel, tel le modou-modou à Dakar, sont devenus des figures de la réussite sociale, de même que les musiciens, les joueurs de foot, les pasteurs pentecôtistes, les uns et les autres faisant étalage de leur fortune.
Les jeunes sont à en quête de tels modèles. Une étude collective de chercheurs évoque «une économie morale de la ruse et de la débrouille», s'affirmant dans le sillage de mouvements musicaux comme le «coupé-décalé».
La situation de violence qu'ont traversée les sociétés ouest-africaines depuis quinze ou vingt ans a accentué le bouleversement des imaginaires sociaux de la réussite et du pouvoir. En observant les événements en Côte d'Ivoire ou au Liberia, on pouvait se demander si les itinéraires de la réussite par la violence, en particulier par l'action guerrière ou milicienne en venaient à se substituer, chez les jeunes urbains, aux figures anciennes de la réussite. Or, les enquêtes menées sur le terrain montrent que les anciens modèles tiennent encore une place éminente. Et ce, malgré la réussite ostentatoire des chefs de guerre, chefs miliciens et autres «comzones» (commandants de zone à Abidjan), tel Wattao, qui «roule carrosse en Hummer», alors qu'il n'était qu'un petit sergent avant de prendre les armes contre Laurent Gbagbo.
En dépit de la fascination que peuvent susciter de telles réussites, l'inclination la plus forte – y compris pour les jeunes activistes à Abidjan – reste celle de l'ascension sociale par le diplôme et l'administration.
3. La Côte d'Ivoire après le conflit
La Côte d'Ivoire est un pays moteur de l'Afrique de l'Ouest francophone. Elle en fut le poumon économique et la «vitrine» – certes «ébréchée» aujourd'hui – de la relation franco-africaine. La guerre post électorale, faisant suite à huit ans de «ni guerre ni paix», a conduit, l'an dernier, à la chute du régime de Laurent Gbagbo et à l'installation du président élu, Alassane Ouattara.
Des raisons d'espérer
Les choses vont très vite. La transformation du pays est spectaculaire. L'ambiance générale a radicalement changé, par rapport aux « années de plomb » de «l’ultra-nationalisme ivoiritaire». Les transformations sont visibles dans l'espace public. De grands travaux sont engagés. L'horizon dessiné par le nouveau président, visant à faire de la Côte d'Ivoire un pays émergent, suscite des espoirs.
En très peu de temps, ce nouveau régime semble avoir réussi à restaurer l'espoir de croissance et à consolider ses bases politiques. La communauté internationale apporte un soutien important à la reconstruction. Il y a lieu de s'en réjouir et de nourrir quelque optimisme.
Des questions pour l'avenir
Néanmoins, des fragilités demeurent. Des interrogations méritent d'être posées face à ce processus de reconstruction post-conflit. Le pouvoir d'Alassane Ouattara pourra-t-il mener à bien la réforme du secteur de la sécurité ? Pourra-t-il s'émanciper des fameux «comzones», qui détenaient le pouvoir dans les territoires contrôlés, au Nord, par la rébellion jusqu'à l'an dernier, qui ont désormais pris le pouvoir dans le Sud, à Abidjan en particulier ? La réconciliation politique du pays pourra-t-elle se faire au sein des nouvelles générations sur la base d'une «justice de transition», qui occulterait les responsabilités du camp victorieux ? Pourra-t-on éviter de reposer à frais nouveaux la question de fond de ce conflit, qui a été – et demeure – une crise de la citoyenneté ?
Les enjeux de la sécurité
La menace de déstabilisation du régime par les anciennes forces de Gbagbo semble, a priori, s'être éloignée. Même si quelques miliciens et ex-chefs en exil, notamment au Ghana, nourrissent un espoir de retour, ce risque ne doit pas être surévalué. La réorganisation de l'armée a consolidé l'hégémonie du nouveau pouvoir.
Plus préoccupante, cependant, est la fragilité des Forces républicaines de Côte d'Ivoire elles-mêmes. C'est l'armée victorieuse. Elle reste hétéroclite, constituée de l'ancienne rébellion des Forces nouvelles, à laquelle se sont agrégées, juste avant et pendant la dernière phase du conflit, des éléments des anciennes forces de sécurité du régime Gbagbo. Puis un ensemble de nouvelles recrues, mobilisées au dernier moment et qui posent problème.
Cette armée reste très marquée par son origine rebelle et par le mode de fonctionnement interne qui avait prévalu pendant près de huit ans dans le Nord. Comme ils s'étaient partagé les régions du Nord, les «comzones», qui sont les vrais chefs de l'armée de Guillaume Soro, le premier ministre, se sont partagés Abidjan. Morou Ouattara tient Cocody et Ousmane Coulibaly, dit Ben Laden, Youpougon. Jah Gao règne sur Abobo, Chérif Ousmane sur le Plateau. Wattao a pris le contrôle de la «zone 4», qui comprend, au-delà des ponts, le port et l'aéroport. Il exerce un racket sur toutes les activités économiques, nombreuses dans ce secteur. Koné Zakaria tient Adjamé et vient d'être nommé à la tête de la police militaire. Jusqu'où va se poursuivre cette forme de «gouvernance prédatrice» de la capitale économique ? Il n'est pas impossible que les rivalités factionnelles entre «comzones» reviennent sur le devant de la scène. Dans les années 2000, les affrontements entre Guillaume Soro, Ibrahim Coulibaly, Koné Zakaria ont été violents. La question demeure de savoir quels pouvoirs de contrôle Ouattara peut avoir sur les anciens chefs rebelles. On peut douter de sa capacité à imposer son autorité sur le secteur de la sécurité. Il n'est pas sûr que Guillaume Soro lui-même en ait les moyens.
Revanche de classe des jeunes combattants
La question du devenir des jeunes paysans combattants, recrutés principalement dans le Nord, qui ont rejoint l'armée ouattariste est aussi posée. Venus de la brousse, ils sont arrivés à Abidjan, «le Manhattan des tropiques», les yeux écarquillés. Ils ont procédé à toutes sortes de pillages, y compris contre leur propre camp. Par ce comportement, ils expriment une revanche de classe. Eux qui, depuis l'indépendance, vivaient dans des régions défavorisées du Nord, se sont manifestés ainsi à la bourgeoisie urbaine, choyée depuis le début du régime. Cette dimension de la revanche de classe est un des paramètres qu'il faudra avoir à l'esprit pour envisager les rapports de ces jeunes avec leur propre hiérarchie militaire dans les années à venir.
Enfin, les «nouvelles recrues», arrivées au dernier moment, mobilisées dans les faubourgs d'Abidjan, à Abobo, à Adjamé, à Treichville, se sont organisées d'abord à l'échelle locale. On les appelle d'un mot malinké, qui veut dire les «déjà prêt», ceux qui arrivent quand c'est déjà prêt. Ils occupent aujourd'hui les commissariats et tiennent des positions non négligeables dans l'appareil de sécurité à l'échelle locale. Ils sont des milliers. Toute la question est de savoir comment réduire politiquement l'insécurité qu'ils suscitent par le racket et la prédation. Leur démobilisation ne se passe pas très bien.
Émergence d'une nouvelle génération politique
Outre cet enjeu crucial de la sécurité, donc de la stabilité du pays, il faut prendre en compte le défi générationnel. La guerre et le régime Gbagbo ont été des moments importants d'affirmation d'une nouvelle génération politique en Côte d'Ivoire. On l'a constaté de part et d'autre de la ligne de front. Du côté Gbagbo, ce fut le mouvement des Jeunes patriotes, qui s'est affirmé avec une grande virulence dans l'espace politique. Dans les rangs des forces rebelles, les dirigeants étaient issus de la même matrice générationnelle que les Jeunes patriotes, celle de la FESCI (Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire), le syndicat étudiant qui a été au cœur des luttes politiques et syndicales depuis les années 1990. En parallèle du FPI (Front populaire ivoirien) de Laurent Gbagbo, ce fut l'acteur majeur de la revendication démocratique. Il a donné naissance à toute une génération politique. Charles Blé Goudé, ancien secrétaire général de la FESCI d'un côté, Guillaume Soro de l'autre. Des milliers de jeunes activistes se sont progressivement alignés sur les partis politiques, FPI de Gbagbo et RDR (Rassemblement des républicains) d'Alassane Ouattara, qui se sont affrontés.
Par-delà les alliances politico-institutionnelles, le grand enjeu est de savoir ce que l'on va faire de ces jeunes activistes issus de la FESCI. Les élections législatives de décembre 2011 n'ont pas permis de donner un début de réponse à cette question. Les partis ont fonctionné comme à l’accoutumée, en sélectionnant des candidats «à l'ancienne», préférant les caciques aux jeunes loups. Cela suscite un malaise au sein de l'appareil du régime et pourrait conduire, dans les années à venir à des actions paradoxales, y compris à des «alliances contre nature», par exemple entre un Blé Goudé et un Guillaume Soro.
La question de la justice
Comment réconcilier le pays après ces années de guerre et de violences ? Une Commission dialogue, vérité et réconciliation a été mise sur pied. Cette commission est présidée par l'ancien président Charles Conan Bédié, issu du PDCI (Parti démocratique de Côte d'Ivoire). Il est probable qu'elle ne fera pas grand-chose. Elle n'est pas censée s'occuper de la justice, laquelle a été transférée à la Cour pénale internationale. Laurent Gbagbo a été déféré devant la CPI. Quant à la justice qui s'exprime à l'échelle nationale, c'est d'abord la justice des vainqueurs. Une centaine de personnes ont déjà été jugées – pour crimes économiques. Toutes sont des personnalités du régime Gbagbo.
Aucun responsable de l'autre camp n'a été, pour l'instant, inquiété. Le président Ouattara s'est engagé à coopérer avec la CPI. Lors de sa récente visite à Paris, il a souhaité qu'il n'y ait plus d'impunité, donc que des responsables des deux bords puissent être jugés. On parle, en particulier de Wattao, qui pourrait être déféré devant la CPI. C'est un gros enjeu, qui suscite «d'énormes frustrations» dans le pays.
Reste la question centrale de ce conflit : qui est ivoirien, qui ne l'est pas ? En 2002, les rebelles ont pris les armes pour obtenir «les papiers», lesquels étaient refusés aux citoyens du Nord au nom de l'ivoirité. Dans le contexte actuel, plus personne n'en parle. Le camp Gbagbo assure que l'ivoirité n'était qu'un prétexte pour prendre le pouvoir par les armes. L'identification des populations, en vue du scrutin présidentiel, a été menée à marche forcée, après les accords de Ouagadougou de 2007. Cette identification s'est faite de manière relativement pacifique, sans que, pour autant, la question politique de l'identité nationale soit posée. On l'a mise «sous le tapis et elle y reste». Le pays pourra-t-il se réconcilier si cet enjeu n'est pas traité au fond ?
So what? - Opportunités et risques pour les entreprises
Risques et opportunités concernent, ici, essentiellement la Côte d'Ivoire.
Risques
- Le risque de retour des affrontements et l'instabilité politique.
- Les coûts annexes considérables liés à la sécurité des sites et du personnel pour les entreprises qui maintiendraient leur activité en cas de nouveau conflit.
- Le trop grand «retour d'affection» envers la France de la part du régime Ouattara risque de faire oublier qu'une large partie de la population avait soutenu Laurent Gbagbo.
- Un mauvais environnement pour les affaires.
- Le délabrement du système éducatif, du primaire à l'université, à l'exception de quelques pôles d'excellence privés.
- Le fait que l'annulation complète de la dette de la Côte d'Ivoire ne soit pas encore terminée est une faiblesse pour ce pays.
- La non maîtrise des cours des matières premières (cacao, café) en est une autre, qui peut difficilement être corrigée.
Opportunités
- Le retour au calme et la reconstruction rapide en cours.
- La croissance démographique est favorable au développement des industries alimentaires et à la construction de logements.
- Le retour en grâce de la France, à condition conserver une certaine prudence, car les Français ne sont plus seuls en Afrique de l'Ouest.
- La hausse du cours des matières premières, en sachant que la conjoncture peut se retourner.
- Les entreprises désireuses de s'implanter ou de se maintenir doivent savoir composer avec l'économie informelle.
A NOTER AUSSI…
En prise avec le monde extérieur
Les Africains, qui appartiennent à des sociétés de la mobilité, sont tout à fait en prise avec le monde extérieur. Leur imaginaire n'est plus seulement axé vers les anciennes puissances coloniales du Nord. Il se tourne aujourd'hui tout autant vers le continent asiatique – Inde, Chine, Corée, Turquie – et autres pays émergents. Cela fait très longtemps que les nouvelles élites regardent vers d'autres cieux que ceux de la France et de l'Union européenne. D'autant que le traité de Schengen leur a interdit l'accès tant aux marchés qu'aux universités du Vieux Continent.
Une forte exigence de démocratie dans la société
On sous-estime la demande de démocratie interne. Face au reflux de la vague pluraliste, au «désenchantement de la liberté» (Guy Hermet), et face aux violences électorales, on a «l'impression que la page est tournée». Or, ce n'est pas vrai. Car l'exigence de démocratie se manifeste partout en Afrique de l'Ouest. Elle s'exprime dans les rapports sociaux ordinaires, entre les générations, entre les époux, à tous les échelons de la société. La problématique de l'émancipation est très puissante. Elle s'exprime dans la force des mobilisations sociales, face aux problèmes de la vie chère, des coupures d'électricité, des droits des locataires, etc. C'est souvent confus et maladroit. Mais on voit les jeunes prendre possession de l'espace public physiquement, tels, hier, les Jeunes patriotes à Abidjan ou, aujourd'hui le mouvement «Y'en a marre» au Sénégal. Cela traduit une transformation assez forte du rapport des jeunes à l'espace public et au pouvoir. Cela fait écho au «Dégage !» des Tunisiens et Égyptiens. Au Sénégal, il y a aussi, derrière ces revendications, une forme de légalisme : «C'est notre démocratie que nous défendons.» La démocratisation a, évidemment, à voir avec la reconfiguration des rapports d'inégalité dans la société.
L'essor de nouveaux mouvements religieux
De nouveaux mouvements religieux sont en plein essor, aussi bien dans l'islam que dans le christianisme. Ils constituent peut-être «le plus puissant mouvement social, aujourd'hui, dans l'Afrique sub-saharienne». On peut les interpréter comme une sorte de repli dans les situations de difficultés économiques et sociales. Mais ces mouvements expriment des aspirations à l'émancipation individuelle et générationnelle. L'Afrique est de moins en moins fondée sur des sociétés communautaires. Les structures de solidarité communautaire ont été profondément affectées tant par l'urbanisation que par l'affirmation de l'individu. Les pentecôtistes sont en pleine expansion. Ils proposent le bonheur sur terre, que la Cité céleste advienne par le biais de l'individu, de son travail sur lui-même, de sa réussite sociale. C'est aussi vrai du côté des confréries islamiques. Au Sénégal, on a vu émerger de «nouveaux marabouts de la jeunesse». On se soumet à un nouveau marabout afin d'afficher son pouvoir de jeune dans la société et pour s'émanciper des structures familiales. Au Sénégal, les mouvements religieux sont devenus très visibles au moment de l'alternance politique de l'an 2000. Ils sont en concordance avec les mutations politico-symboliques en cours dans la sphère publique. Aujourd'hui, on veut être le produit de ses actes plutôt que celui de sa propre famille ou de sa propre histoire.
Qui réduira le pouvoir des chefs de guerre ?
La Côte d'Ivoire reste en partie soumise à des rivalités de chefs de guerre. Qui peut y mettre fin ? Alassane Ouattara ayant été élu, mais ayant accédé au pouvoir par la voie des armes est directement «dépendant de ceux qui l'ont fait roi». Il commence néanmoins à s'affranchir de cette pression de manière subtile, difficile à analyser. Entre lui et Guillaume Soro, la bataille est feutrée. Le président a insisté pour que Chérif Ousmane, le vrai chef militaire de l'ancienne rébellion, soit en charge de la sécurité du Plateau, ou se trouvent les lieux de pouvoir, et de la sécurité de la «première dame». Cela semble indiquer qu'il va s'appuyer sur cet homme-là pour contrecarrer l'influence des autres «comzones». Le fait que Koné Zakaria, jadis ennemi de Guillaume Soro, ait été nommé chef de la police militaire pour faire le ménage au sein de cette armée hétéroclite, qui n'a cessé de racketter le pays, est aussi significatif. Entre Ouattara et Soro, «il y aura, inévitablement, un bras de fer».